Francais · Memoir

Couper les liens

Avant l’âge de trente ans, j’étais déjà morte et ressuscitée deux fois. Parce que je n’étais pas une enfant désirée, j’avais pris l’habitude de vivre au bord de la vie, là où ceux d’entre nous dont les parents n’auraient jamais dû les mettre au monde attendent de pouvoir enfin partir. Cependant, mes deux expériences de mort imminente m’avaient donné la certitude d’avoir besoin d’apprendre à vivre une vie qui en valait la peine. Afin d’augmenter mes chances de réussite, j’avais quitté l’Europe pour les États-Unis d’Amérique.

Une fois en Amérique, en sécurité car loin de mes parents, je ne savais cependant toujours pas comment procéder. Dès le début, j’ai travaillé dur pour maîtriser rapidement une nouvelle langue et un nouveau mode de vie dans l’espoir que cela me permettrait de comprendre exactement ce que j’étais venu faire dans la vie. Une fois ma mission mise en lumière et accomplie, j’espérais pouvoir retourner là où je vivais avant cette vie, dans cet endroit que je n’aurais jamais dû quitter avant de naître dans un monde où l’on ne voulait pas de moi. Mais comment faire ? Jamais je n’aurais imaginé qu’une rencontre des plus inattendues avec un monstre transgénérationnel puisse déclencher une transformation intérieure suffisamment puissante pour donner un sens authentique et pratique au reste de ma vie sur terre.

Le soir de mon trentième anniversaire, j’étais arrivée en avance à l’appartement de ma meilleure amie en espérant pouvoir commencer à célébrer avant le coucher du soleil dans mes café-concert préférés du centre-ville de San Diego. Quand je suis arrivée chez elle, cependant, sa nièce d’un an était là. La sœur de mon amie, qui avait entamé une procédure de divorce avec son mari infidèle, avait obtenu un rendez-vous de dernière minute avec son avocat, et récupèrerait sa fille dès son rendez-vous terminé.

Le bébé pâle et fatigué était allongé sur le canapé. J’avais vu une vieille photo de moi à cet âge prise à peu près au moment où ma mère quittait mon père : ce bébé et moi partagions ce même regard de malheur imminent. Nous étions piégés par une impuissance totale.

Mon amie me demanda de surveiller sa nièce pendant qu’elle allait aux toilettes pour se maquiller. Soudain seule avec la petite sans défense, j’ai senti le mal envahir ma conscience. Quel mot autre que “mal” devrais-je utiliser pour décrire ce que j’ai commencé à vivre à ce moment-là ? Jugez par vous-même. Je fus projetée dans un avenir immédiat aux images étonnamment vives. Dans cette

projection, mes mains serraient le cou de la petite et mes pouces appuyaient sur son encoche jugulaire.

Instinctivement, pour résister, je me tint fermement à une fraction de seconde derrière cette imagerie maudite, qui se mis alors à m’attaquer sans relâche et si violemment que le mal semblait venir de moi. Mon corps se figea. L’image des deux bâtons de randonnée qui m’avaient maintenue stable lors de ma randonnée de la veille vint à mon aide. Je plantai ces deux bâtons hors du mal aussi fermement que je l’avais fait la veille dans le sol de ma randonnée ardue.

J’aurais préféré mourir plutôt que de toucher à l’enfant. Par défi, je restais plantée dans la fraction de seconde qui existait entre l’imagerie vicieuse que me proposait le mal et l’observatrice de cette imagerie. Cette observatrice, c’était moi dans mes moments les plus introspectifs. C’était aussi quelqu’un dont la conscience s’inscrivait dans un espace beaucoup plus large. En ce nouvel intérieur, j’ai commencé à remonter – et non à avancer – dans le temps jusqu’à l’époque où j’avais à peu près l’âge de la nièce de ma meilleure amie, puis plus loin encore dans le temps, juste après ma conception, puis encore plus loin, mais là il faisait trop sombre pour que je puisse continuer mon mouvement dans le temps.

Dans cet espace mystérieux et faiblement éclairé, un vent froid m’aspira vers une scène épouvantable et étrangement immobile que je regardais d’environ deux mètres de distance. Je vis ma mère. Elle avait l’air plus jeune que je ne pouvais consciemment me souvenir d’elle en temps normal. C’était une très jolie femme qui serrait le cou d’un bébé. Ses pouces appuyaient sur l’encoche jugulaire.

Observer de cette façon le film de ma propre mère en train d’essayer de me tuer était infiniment plus troublant que faire l’expérience de deux morts imminentes !

Quelque chose n’allait pas du tout. Le comportement de la nièce de mon amie était également décalé : elle regardait juste au-dessus de mes yeux, pas directement vers moi. Je suivis son regard. La rencontre fut choquante. Une créature reptilienne de la taille du salon planait au-dessus de nous si près que je pouvais clairement voir ses yeux, qui me fixaient directement.

Ces yeux ressemblaient exactement aux yeux de ma mère : vicieux et vides de toute apparence de chaleur ou d’empathie quand elle voulait me tuer.

Je sentais la créature repoussante essayer de me repousser de mon propre corps. Elle me serrait tel un anaconda pour enlever ma conscience de son chemin afin que je confonde le mal avec moi-même. Cette créature maléfique voulait me

pousser à tuer la petite fille. Mais plutôt mourir ! Une envie soudaine d’exterminer l’impostrice s’empara de moi, ce qui la fit battre en retraite.

“Fous le camp !” Je criai, comme un tonnerre. “Fous le camp, ou je te tue, je te jure !”

Anticipant un coup mais ne sachant pas dans quelle direction, je levai instinctivement les épaules à la manière d’une tortue et serra mes bras contre mon torse pour protéger les parties les plus vitales de mon corps. Je commençai à élaborer une stratégie pour abattre au plus vite ce monstre intergénérationnel matrilinéaire, mais le regard de terreur absolue dans les yeux bruns de la bambine toujours allongé sur le dos sur le canapé beige me prit par surprise. Qui allait la protéger si je ne le faisais pas ?

Étendant mes bras en avant vers le dossier du canapé pour créer une tente humaine protectrice au-dessus de l’enfant minuscule, je me précipitai en avant pour la protéger avec mon propre corps. Dans ma précipitation, cependant, je renversai la lampe sur la table d’appoint près de l’accoudoir, qui s’écrasa bruyamment.

Mon amie accourut de la salle de bain. “Qu’est-ce qu’il arrive ?” demanda-t-elle, sans attendre la réponse et en se précipitant vers sa nièce, qui s’était mise à hurler. “Que s’est-il passé ?” répéta-t-elle, pressant sa nièce contre sa poitrine en lui roucoulant des mots doux tout en la berçant doucement.

Je répondis que j’avais trébuché en essayant d’attraper le biberon.

“Ça va, tous les deux ?” demanda mon amie en asseyant sa nièce sur ses genoux et en tapotant l’espace à côté d’elles pour que je m’y assoie.

“J’espère !” répondis-je en chuchotant.

La bambine, soudain silencieuse, me regardait en me fixant. Elle ne regardait plus légèrement au-dessus de moi.

« Le monstre est parti, alors ? demandai-je silencieusement, espérant que le bébé pourrait me répondre télépathiquement.

La petite me regarda d’un air inquisiteur pendant un moment, puis elle sourit timidement. Je voulais croire que le monstre était finalement parti.

Mon corps commença à trembler comme la fois où j’étais tombée par hasard sur une tanière de couguars lors d’une randonnée en solo dans l’arrière-pays autour d’Alpine. La puanteur de l’urine de gros chat et l’écorce lacérée des arbres avaient instantanément mis en relief la très forte probabilité de ma disparition imminente.

Je n’avais pas vu le couguar, mais cela ne voulait pas dire que le couguar n’était pas en train de m’observer.

J’ai commencé à pleurer des larmes de soulagement. Mon amie, cependant, était consterné. “Tu ne devrais pas pleurer le jour de ton anniversaire”, me dit-elle, plaçant la petite fille sur mes genoux. Peut-être espérait-elle que mes instincts maternels se déclencheraient et que j’oublierais d’être triste le jour de mon trentième anniversaire. La petite était, sur mes genoux, a la fois charnue et osseuse, fragile et pourtant aussi solide. Je ne savais que faire de ce poids physique et psychique placé là, sans mon consentement.

Mon amie, pensant que je m’étais blessée lorsque la lampe était tombée, a rapidement retiré l’enfant de mes genoux. Une fois assise sur les genoux de sa tante, l’enfant tendit timidement une main vers moi. Elle ressemblait tant à la victime de la très jolie femme qui serrait le cou de l’enfant en appuyant avec ses pouces sur l’encoche jugulaire. Elle me ressemblait tant quand j’avais son âge !

“Je t’aime, petit bébé !” je lui dit en chuchotant, d’une respiration était superficielle et laborieuse, “et je suis là pour toi, maintenant,” continuai-je, pleurant nerveusement en prenant sa petite main tendue vers moi.

Jamais ma mère ne m’avait jamais dit « je t’aime » dans ma langue maternelle. Les mots anglais, cependant, sortant de ma bouche, sonnaient juste et sûrs, bien qu’étrangers, alors je les ai répétés jusqu’à ce qu’un sourire s’épanouisse sur mes lèvres et sur celles de la toute petite.

Mon amie me dit que je ferai une bonne mère, un jour. Trébucher et casser une lampe de table assez près de sa nièce pour la blesser avait provoqué en moi une crise de panique, alors elle conclut que j’étais une bonne maman ours !

Plus tard dans la soirée, j’ai réfléchi à ma détermination inébranlable de tuer le monstre plutôt que le bébé vulnérable. Mon propre courage à ce moment surréel, semblait révéler à la fois ma véritable essence et la direction de mon avenir. En soufflant les trente bougies de mon gâteau d’anniversaire, je fis le vœu qui allait marquer le premier jour du reste de ma vie. J’ai juré de consacrer ma vie à couper les liens qui unissent le mal aux générations futures. Ces liens s’étendent au plus profond des parties inexplorées de nous-mêmes, donc c’est au moins le travail de toute une vie que de les couper, mais n’est-ce pas le seul travail qui vaut la peine d’être fait ?

Published in English in the Mothership — Talon Review Volume 2 issue 6.

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